La déconstruction des biais racistes

Depuis l’automne dernier je me forme aux Pratiques narratives. L’approche narrative « est fondée sur l’idée que les récits que nous produisons en permanence sur notre vie peuvent soit nous enfermer, soit nous libérer, et qu’il existe toujours une multiplicité de points de vue pour rendre compte d’une situation », et lors de notre dernier atelier nous avons évoqué la déconstruction de nos croyances collectives, des « discours » sociétaux que nous avons intégré plus ou moins consciemment.

Nous avons également abordé un autre concept intitulé « l’Absent Mais Implicite » qui représente un rêve, un espoir, une envie, une valeur qui se cachent parfois derrière nos émotions, nos plaintes ou nos résistances.

Quelques jours plus tard, vendredi, je suis tombée lors de mes errances instagramesques sur une vidéo (voir ci-dessous) qui m’a happée, touchée, fait réfléchir et qui m’a semblé illustrer les 2 concepts de notre atelier des pratiques narratives.

Cela m’a fait m’interroger et continuer à questionner le discours raciste alors que j’imagine ne pas l’être.

Cette vidéo a été postée suite au décès de George Floyd.

Pour ceux qui auraient eu une panne internet depuis 15 jours, George Floyd est un afro américain de 46 ans arrêté par la police à Minneapolis le 25 mai 2020 pour suspicion d’utilisation d’un faux billet de 20$. George Floyd n’était pas armé. Il est mort allongé à terre, menotté, le coup sous le genou d’un policier pendant plus de 8 minutes et le reste du corps maintenu par deux autres policiers. Il leur a demandé d’arrêter, expliquant qu’il n’arrivait plus à respirer. A 16 reprises, il leur a dit « I can’t breathe ».

Comment de telles violences policières peuvent-elles encore avoir lieu aujourd’hui en 2020 ?

Comment le discours raciste est-il encore présent dans nos sociétés ?

Sur Instagram, l’acteur Brandon Kyle Goodman a partagé cette vidéo où il explique que chaque fois qu’il apprend qu’un noir a été tué : « I break, I shatter but I’m not allowed to » (Je suis brisé, détruit mais je ne peux pas me laisser aller).

Il nous invite à nous « white people », nous mettre dans la peau de ceux dont la peau est plus foncée que la nôtre et réaliser que dans ces moments là, cela leur nécessite beaucoup d’énergie pour réussir à faire face et continuer, à aller voir des amis, à faire comme si la vie continuait.

Et il nous parle alors de ses espoirs. Pour revenir aux pratiques narratives, il évoque son Absent Mais Implicite en lien avec la très forte émotion qu’il ressent pour répondre aux personnes qui lui demandent comment aider, comment être présent .

Il parle alors des actes et des comportements qu’il aimerait voir fleurir.

Ainsi il espère que nous nous mobiliserons, que nous ne laisserons plus passer une blague limite, que nous ne changerons pas de trottoir devant 3 hommes noirs en train de rigoler par peur pour notre vie …

SI on lui avait posé la question sur ce que ces espoirs d’actions disent de ses rêves : peut être se serait il confié sur ses espoirs d’une société égalitaire, d’une société non raciste, d’une société qui valorise l’humanité et non la couleur de la peau ? Peut-être.

Ces espoirs là sont en tout cas les miens aujourd’hui.

La deuxième partie de la vidéo, elle, est vraiment axée sur la déconstruction et nous invite à une remise en cause.

Elle démarre par cette phrase choc :

“Even though you’re a good person, and you mean well, you have racist tendencies. How could you not ?”

BK Goodman

Traduction : Même si vous êtes une bonne personne et que vous avez de bonnes intentions, vous avez des tendances racistes. Comment pourriez-vous ne pas en avoir ?

Brandon Kyle Goodman précise sa pensée. Il s’adresse plus spécifiquement aux Américains mais cela concerne selon moi tous les pays occidentaux.

La société dans laquelle nous grandissons dans la manière dont les infos sont racontées, dans le rôle des personnages dans les films et séries nous font avoir peur des personnes qui n’ont pas la même couleur que nous.

Et pour que cela change il nous faut reconnaître nos potentiels biais racistes et faire ce travail de déconstruction qu’il appelle « difficult and challenging journey of unlearning » (ce chemin compliqué et difficile de désapprentissage).

Ce travail de déconstruction que l’on a évoqué pendant l’atelier pour prendre du recul, revoir nos croyances, revisiter nos certitudes venant du collectif prend dans cette situation un enjeu bien plus large.

La vie d’innocents en dépend. « Our lives depend on this unlearning » Traduction : Nos vies dépendent de ce désapprentissage nous rappelle BK Goodman.

Cela est vrai pour toute forme de comportements dévalorisant un groupe différent de soi.

Nous devons continuer à déconstruire le discours patriarcal, homophobe, transphobe, grossophobe, islamophobe, antisemite et j’en passe.

Je ne me crois appartenir à aucune catégorie ci-dessus, je suis très vigilante à toute forme de discrimination de la différence (je souffre moi-même d’un cheveu sur la langue, c’est dire 😉 ) et pourtant je suis imprégnée de ces discours.  

Comment pourrais-je ne pas l’être ?

Et il me revient le devoir de faire ce travail sans imaginer que cela ne me concerne pas. Sans chercher à me justifier.

Le fameux « J’ai des amis noirs/homo/musulmans/ etc… ».

Sans remettre en question la parole ceux qui sont victimes d’attitudes qui les nient, les dévalorisent. En me sentant concernée par ce qui arrivent à des minorités.

J’ai lu une question que je trouve particulièrement pertinente postée par la réalisatrice et blogueuse Mai Hua : « La question n’est pas de savoir si je suis raciste ou pas, mais “en quoi” je le suis. »

Mon devoir est de ne pas nier l’influence sur ma vie et sur mes pensées par les discours que j’ai intégré sur chacune des caractéristiques qui me qualifient : je suis femme, blanche, hétérosexuelle, cis-genre, cadre supérieure, mère.

Beaucoup de ces caractéristiques me font appartenir à une pseudo « norme ». Cela ne fait pas de moi une mauvaise personne mais cela me fait accéder à certains « privilèges ». Cela ne veut pas dire qu’en tant que personne blanche ma vie est nécessairement un long fleuve tranquille mais la couleur de ma peau n’a par exemple jamais été un sujet pour l’accès à un job ou à un appartement.

Ainsi « la possibilité de vivre sans colère est un privilège que n’ont pas les minorités. » a écrit Baptiste Beaulieu, le médecin, romancier et chroniqueur sur France inter,

Je continue à déconstruire jour après jour, prise de conscience après prise de conscience, mini pas après mini pas. Et ce n’est pas facile de reconnaître ses biais. Mais comme nous propose l’auteur de cette vidéo, quand ce sera difficile, rappelez-vous de moi, de vos amis, de votre serveur et de ce qu’ils vivent au quotidien.

J’ai encore beaucoup de travail de questionnements pour que mes biais inconscients deviennent conscients et que je puisse les changer.

Mon envie aujourd’hui : ne laissons pas à chaque groupe de minorités le soin de se battre pour leurs droits, prenons parti pour nos voisin.es pour que leurs difficultés, leurs combats ne soient plus les leurs, mais les nôtres.

Voilà me semble t-il à quoi peut nous mener pas après pas ce long, difficile et permanent travail de déconstruction. A l’espoir d’un monde meilleur.

Cela serait-il mon absent mais implicite à moi : un monde meilleur et plus humain ? Sans nul doute.

Voici la vidéo en question, elle est en anglais non sous-titrée. Pour ceux qui le souhaitent, vous trouverez la traduction en français écrite juste en dessous.

Traduction d’Elizabeth Feld :

Je voulais venir ici et faire cette video sur le fait que les noirs sont en train de se faire assassiner aux Etats-Unis.,car c’est une menace très réelle , et, comme vous pouvez le voir, je suis évidemment concerné par cela. 

Et je sais que beaucoup d’amis, de collègues, d’inconnus, blancs ou, qui ne sont pas noirs, ont tendu la main pour me faire part de leur soutien et pour demander ce qu’ils pouvaient faire, pour se tenir informés.

Et 2 questions m’ont semblé importantes pour lesquelles je souhaiterais partager mes réponses ici.

Ces questions sont :

Que veux-tu que je sache?

Et

Quel est ton espoir ?

Je vais essayer d’être aussi bref que possible.

 Ce que je voudrais que tu saches est que chaque fois qu’il y a un gros titre ou une vidéo où j’apprends qu’il y a une personne noire qui a été assassiné ; il n’y a pas de mots pour décrire la profondeur de la douleur que je ressens.

Je peux juste essayer de l’exprimer ainsi : je suis brisé, je me sens complètement détruit, et je n’ai pas le droit d’être brisé, car je suis aussi un être humain, et le fait d’être humain vient avec beaucoup de responsabilités. Cela veut dire aller au boulot, aller voir cet ami pour manger ensemble, être présent à un événement pour soutenir cette personne, ou quoi que ce soit d’autre.

Ce que je voudrais que tu saches c’est que chaque fois que tu es dans un endroit avec une personne noire, et qu’il y a des gros titres ou des informations qui paraissent, ça leur demande énormément pour être présent à cet endroit, car beaucoup d’entre nous dans ces moments-là ne tiennent que par un petit bout de scotch fragile.

Je vais dire pour moi ce que je veux dans ces moments-là : moi, ce que je voudrais faire c’est de me laisser complètement aller, d’être complètement brisé, mais je ne le ferai pas, et je ne peux pas le faire. 
Mais, qu’est ce que j’espère ?

J’espère que vous tiendrez compte des personnes noires dans votre espace, pas seulement celles de votre vie, vos amis, mais aussi votre serveuse, votre barista, votre éboueur , votre collègue, votre boss,  votre voisin, le mari ou la femme de votre ami, j’espère que vous tiendrez compte de nous …

J’espère que vous allez vous mobiliser, en tant que personnes blanches, vous mobiliser pour dire ce que tout cela ne peut plus durer.

J’espère que quand vous rentrerez chez vous pour Thanksgiving ou pour Noël, et que vous ne laisserez pas passer cette blague stupide, j’espère que quand vous serez au supermarché et que vous verrez une femme noire harcelée par le gérant, que vous vous y intéresserez, j’espère que quand vous verrez trois hommes se marrer au coin d’une rue votre instinct ne sera pas de traverser la rue, parce que vous aurez peur pour votre vie.

Nous avons peur pour nos vies, j’espère que vous le comprenez.

 J’espère que vous allez comprendre que même si vous êtes une bonne personne et que vous êtes pleine de bonnes intentions, vous avez des tendances racistes. 

Comment pourriez-vous ne pas en avoir ?

La société dans laquelle nous somme élevés vous positionne immédiatement contre quelqu’un qu’un qui a une peau comme la mienne.

C’est dans les personnages de vos séries télé préférées, c’est dans la façon dont les infos sont présentées.

Comment pourriez-vous ne pas avoir peur?

Donc j’espère que vous allez faire votre boulot car ce sont des mensonges. Ce sont des mensonges qu’on nous a racontés à nous tous.

Qui, qui me concernent, qui concernent mes amis, ma famille,  mes voisins, mes collègues qui ont la même couleur de peau que moi

Ceci ne peut pas changer jusqu’à ce que vous qui vous réclamez nos alliés disent « Oui, j’ai des tendances racistes. J’ai des instincts racistes et j’ai du désapprentissage à faire. »

Mon espoir est que vous entrepreniez le voyage difficile et challengeant du désapprentissage 

Et quand ça deviendra trop compliqué, je vous demande de vous souvenir de moi.

S’il vous plaît souvenez-vous de votre ami noir.

S’il vous plaît souvenez-vous de la femme de votre ami, qui est noire. 

S’il vous plaît souvenez-vous de votre barista.

S’il vous plaît rappelez- vous que nos vies dépendent de ce désapprentissage.

 La seule chose qui me sépare de George Floyd, de Brianna Taylor, d’Ahmaud Arbery, de Trayvon Martin, aujourd’hui, je suis convaincu que, ce n’est que la chance.

Et ça c’est terrifiant.

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